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La révolte des premiers de la classe, le premier livre post bullshit jobs

Credits Hervé Grazzini

De plus en plus de cadres  “hi potential” et de jeunes diplômés qui tournent le dos aux “Bullshit Jobs” et choisissent des métiers"concrets" ou manuels...Un phénomène que décortique Jean-Laurent Cassely dans son livre “La révolte des premiers de la classe”  publié aux éditions Arkhê.

Interview et decryptage :

VIUZ : Qu’est ce qui explique cet exode des cadres vers les métiers "concrets" ?

D’abord un sentiment de malaise face au contenu du travail et à ses finalités. Le travail de ces «manipulateurs de symboles» et d’informations a eu tendance à les éloigner de la réalité physique, concrète, qu’ils ont mise en chiffres, en mots, en codes, en algorithmes... Leur contribution individuelle devient invisible, impalpable et comme déconnectée de « l’économie réelle ». Cette dimension est souvent explicite et formulée par les diplômés en reconversion. La fragmentation géographique (mondialisation), technique et organisationnelle (bureaucratie, numérisation, workflow, etc.) et financière s’empilent pour déboucher sur cette impression d’irréalité. En miroir, les métiers qui ont une composante matérielle (métiers manuels), locale (petit commerce) ou relationnelle fortes (métiers du commerce, de l’enseignement, du soin) font figure de valeurs refuge et de reconnexion avec l’environnement économique et social.

Autre cause, l’insatisfaction vis-à-vis de sa situation sociale (phénomène de déclassement réel ou perçu) moins souvent formulée par les acteurs mais dont j’ai l’impression qu’elle installe un climat délétère qui paradoxalement en temps de crise rend les passages à l’acte plus fréquents parce qu’ils se disent qu’ils ont moins à perdre, alors que des générations antérieures de cadres pouvaient tout autant rêver ce changement, mais n’allaient peut-être pas aussi fréquemment au bout de leur démarche.

Enfin sur le plan sociétal il ne faut pas négliger l’évolution de l’image associée aux différents secteurs et de l’idée qu’on se fait de la réussite professionnelle et sociale. Les métiers de bureau se banalisent, ils ont fait l’objet de toute une pop culture de bureau qui s’en moque et les dévalorise, alors que de leur côté les métiers du concret sont associés à certaines vertus : l’authenticité, le soin apporté au travail, la possibilité d’exprimer quelque chose de personnel dans sa production ou son service, comme un prolongement de son identité dans une période ou les «attentes expressives» et «post-matérialistes» comme les appelle la sociologue Dominique Méda ont pris de l’importance dans l’épanouissement au travail. La conjonction de ce niveau inédit d’attentes vis-à-vis du travail, d’une situation objectivement dégradée et d’un sentiment de déclassement est le terreau sur lequel le phénomène se développe.

VIUZ- Quelle est la taille réelle du phénomène ?

Difficile voir impossible de répondre à la virgule près ! Médiatiquement et dans les esprits, immense. Dans les faits, plus marginale. Les études réalisées montrent cependant que parmi les créateurs ou repreneurs d’entreprises artisanales, un quart est le fait d’un diplômé du supérieur. Cela ne veut pas dire que ce sont systématiquement des reconversions atypiques du genre chargé de marketing digital => caviste de vin naturel, ou consultant en organisation => fromager, mais cela donne une idée de l’évolution des profils.

Si on part des catégories socioprofessionnelles, on s’aperçoit que peu de CSP+ passent dans la catégorie des artisans et indépendants. Mais 1% de beaucoup (une centaine de millier de diplômés par an), ça finit par se voir. Ça peut correspondre à une à cinq personnes par promo, ce que constatent généralement les anciens élèves d’écoles d’ingénieur ou de commerce par exemple. D’où le «phénomène», à la fois marginal mais bien présent autour de nous et dans les esprits.

VIUZ : Les diplômés et cadres du tertiaire s’habituent t-ils facilement aux nouvelles contraintes des métiers manuels ?

Une précision.

Dans La révolte des premiers de la classe, je me penche plus généralement sur les métiers du concret, dont les métiers manuels sont une des manifestations parmi d’autres, sans doute la plus emblématique de l’époque. Mais un commercial qui devient restaurateur ou prof de yoga part de la même insatisfaction et suit la même démarche, sans devenir un «manuel» pour autant.

Pour répondre à cette question il faut distinguer entre un profil de faiseur, qui va volontiers se former au métier, passer un CAP, devenir un artisan-producteur, et un profil de gestionnaire-entrepreneur, qui applique plutôt ses connaissances et aptitudes à un nouveau secteur professionnel. Quoique dans les faits, les candidats cumulent souvent les deux casquettes. Ils veulent à la fois faire et entreprendre.

En dépit de la littérature scientifique récente sur les risques majeurs qui pourraient être associés à la position assise durant toute une vie professionnelle, travailler derrière un ordinateur assis sur une chaise de bureau reste relativement confortable physiquement par rapport à l’activité et au quotidien d’un boulanger, d’un menuisier ou d’un commerçant. La fatigue et la pénibilité ne sont pas les mêmes, ni les horaires de travail, ni encore l’incertitude économique de l’indépendant… Mais ces inconvénients sont contrebalancés par la satisfaction de reprendre la maîtrise de son travail et de son destin professionnel, ce qui reste LE but premier de ces choix de parcours.

VIUZ : Que peuvent faire les entreprises pour lutter contre les “Bullshit Jobs”. Y - a t-il une prise de conscience ?

De mon point de vue pas grand-chose. La prise de conscience est générale mais les solutions supposeraient de telles remises en question qu’elles ont peu de chance de venir du monde des «bullshit jobs» lui-même.

Certes, depuis des années les entreprises proposent de répondre à ce malaise en multipliant formations, séminaires, évolutions managériales. Mais le malaise est profond car il touche à la racine du travail et implique un questionnement sur le modèle de société : exercer un métier «à la con» au service d’une cause qu’on déplore ou qu’on méprise est source d’un mal-être existentiel qu’aucun séminaire RH ou managérial ne guérira. À moins que les entreprises elles-mêmes ne finissent par changer. Dans le contexte actuel, je n’y crois pas beaucoup. Cela suppose aussi que les entreprises telles qu’on les connaît resteront la référence, or les premiers de la classe inventent d’autres modèles de fonctionnement…

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