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Roland Koltchakian (Bored Out) : le bored out, cette résultante illégitime des mégastructures qui laissent les individus à l’abandon

Livre d'anti-management ? Fulgurances illuminées ?

Roland Koltchakian, nous le connaissions en manager d'une très grande et très notoire entreprise américaine de la tech, un spécialiste du marketing digital auteur de livres blancs.

Il vient de publier Bored Out, un désenchantement français , un texte excessif, désabusé, désidéologisé et très excitant, auto-flagellé parce qu'hyper lucide et qui réussit à vous faire irrésistiblement rire (parfois aux éclats, pas mal en ce moment). Il y pourfend entre autre l'élite, la savane sociale qu'est devenue selon lui LinkedIn, la tyrannie de la réussite, les salles de sport, Tinder et nous parle de MeToo. Bref : décapant, et ça fait vraiment du bien !

Très fortement recommandé, donc, par Viuz : Bored Out, un désenchantement français

Roland nous a accordé cette interview, à lire et à relire :

Qu'est-ce qui t'a poussé à écrire cet essai ?

Après avoir consacré ces dernières années à écrire un certain nombre de livres blancs, d’articles, de tribunes ou d’avis d’expert autour de mon sujet professionnel de prédilection qui est celui de l’expérience client au sens large du terme, une crise personnelle aux relents quelque peu « Houellebecquiens » , m’a amené à partir « en exil » plusieurs mois entre 2019 et 2020, et aura finalement  achevé de me convaincre qu’il était peut être enfin temps de me « lancer » et de donner corps à cette envie que je ressentais depuis déjà quelques temps. C’est bien l’apprentissage de cette solitude au travers d’un « temps long » que j’avais sans doute complètement oublié, cette solitude ressentie dans cette station balnéaire isolée en « hors saison » où je m’ étais retiré, avec son décor « hors du temps » avec ces cabanes rongées par le vent et le sable qui me rappelait tellement celui du  film 37°2 le matin de Beineix, tout ceci aura été le moteur de cette créativité un peu désenchantée et qui rend possible tout comme Zorg dans le film, le fait de s’asseoir la nuit dans une cuisine sans âme, dans un lieu sans mémoire et de commencer à noircir son premier cahier. Seule différence notable et qui réduit sans doute le romantisme de la scène, contrairement à Zorg dans 37°2 le matin, je n’ai pas écris nu dans la cuisine même si j’y ai beaucoup pensé en me disant que cette « mise à nu » dans tous les sens du terme serait l’occasion de belles fulgurances inspirées !  …Plus sérieusement, et sans rentrer dans l’imposture d’un personnage ayant eu un parcours de vie hors norme à la Iggy Pop, avouons simplement que cet exil forcé aura été le déclencheur de répondre à ce désir latent et refoulé, de partager avec quelques-uns de mes contemporains prêts à débourser 8 €, une vision très personnelle et très romancée du monde actuel de l’entreprise en revisitant de façon erratique un certain nombre de ses composantes …

Tu t’inscris en faux contre l'idéal de succès largement diffusé de nos jours ? 

Le succès, la performance, l’infaillibilité, la réussite, le bonheur à tout prix ou l’injonction au bien être au sein de l’entreprise sont des sujets finalement profondément anxiogènes et qui selon de plus en plus d’experts, relèvent un peu d’une forme de tyrannie. Je ne pense pas être un idéologue illuminé lorsque j’affirme que le « droit à l’erreur » reste encore un sujet culturellement difficile à faire passer en France, contrairement à ce que je peux observer dans d’autres pays et d’autres cultures. Tout comme l’artiste Fuzati du « Klub des loosers » et qui est une véritable source d’inspiration dans la façon où il peut décrire la « loose » et le consentement au tragique ou la fatalité sous toutes ses formes, je pense qu’il est enfin temps de « réhabiliter l’échec » en réadaptant ses codes aux nouvelles exigences de cette post « post – modernité ». En bref, j’essaie de militer pour une forme d’équilibre et où le succès systématique ou l’échec en toutes choses, ne pas seraient dans le fond la seule grille de lecture du réel.  

Qu'est-ce que le bored out en fait ?

Le Bored Out tel que je le décris dans mon livre est donc le point symétriquement opposé au Burn Out. Il est la résultante d’un sentiment exacerbé d’ennui, d’inutilité, de redondance, de perte de sens, de désincarnation, et qui finit par conduire le très « successful » cadre moderne dans une espèce de mise en abyme qui est celle de la dépression. Je vois le Bored out comme la résultante illégitime de ces mégastructures, souvent aberrations organisationnelles à grande échelle et ou la tectonique des plaques entre les différentes « Business Units » finit par laisser les individus à l’abandon. J’ai commencé à entendre parler de ce phénomène il y a déjà quelques années, il a d’ailleurs touché de plein fouet quelques une de mes connaissances parmi les plus brillantes, et qui auront tenté de se soigner avec l’illusion d’une reconversion professionnelle exaltante  et « à 180° »  vers ce qui n’était plus forcément censé constituer un simple projet professionnel,  mais bien plus, une vocation profonde,  voire le sentiment d’être « appelé(e) » vers quelque chose de plus transcendantal …Je suis légèrement cynique et excessif dans le propos parce qu’il se trouve que c’est aussi celui du ton et du parti pris dans « Bored Out ». 

Bien évidemment que les entreprises Françaises ne sont pas toutes devenues des no man’s land ou des mornes plaines ou errent des processions de cadres sup’ sous Xanax mais il m’a semblé que la puissance du sentiment lié au Bored Out pouvait également constituer le fil conducteur d’un essai où il n’était pas toujours évident de trouver le lien entre l’ensemble des parties indépendantes qui le composent. D’où mon invitation permanente à ne pas prendre Bored Out au premier degré, auquel cas, mes rares lecteurs pourraient imaginer que je passe mes journées à me tailler les veines en écoutant ce chef d’œuvre musical qu’est « Nothing Solid » du groupe Thinking fellers union local 282 (foncez vite sur YouTube pour le découvrir ! ) et en ayant renoncé à toute forme d’hygiène corporelle 

Tu t'en prends aux élites, mais qui sont-elles ? 

Est-ce que j’ai réellement le moyen de m’en prendre aux élites ? Moi qui ne suis toujours pas invité aux diners du club « le siècle », qui ne suis dans aucune loge Franc maçonnique et qui ne possède qu’une Carte bleue aux plafonds ridiculement bas

Les quelques punch lines que j’ai pu développer dans certaines parties du livre à propos de cette élite relèvent avant tout d’un propos dépolitisé, en dehors de toute idéologie et je suis pas trop dans le délire de la lutte des classes même si de mon point de vue, la crise du COVID ou celle des gilets jaunes aura permis de démontrer la validité de certaines théories du marxisme. Disons que mon hyper lucidité où ma faculté à me flageller m’aura permis de comprendre et d’accepter que malgré quelques modestes moments de gloire « professionnels » ou certaines réalisations, je n’aurai jamais le visage de cette élite que je me suis amusé à déconstruire et personnifier au travers de ce personnage fictif appelé « Arnaud » dans mon livre. 

Un type horrible  à qui j’aurai infligé l’infâmie de cumuler les défauts, perversions et autres névroses parmi les plus rédhibitoires afin de comprendre et qui sait peut être pardonner à  cette élite « à la Française » à qui vous avez déjà pu être confrontée.  Cette élite qui par exemple  vous prête si peu d’attention avec cette impolitesse, ce mépris, cette acidité rance dans le verbal comme le non verbal, celle qui rend possible l’évaporation de votre personne pour la transformer en un corps gazeux voué à disparaître progressivement du décorum que peut être par exemple une présentation PowerPoint où personne ne vous calcule. 

Mais qu’on le sache bien, dans le fond, loin de moi l’intention de ma part d’hystériser le débat ou de tomber dans l’impasse du débat manichéen sur le rapport aux élites car dans le fond, je me dois d’être sincère, comment ne pas être jaloux de ce personnage que peut être Arnaud, brillant, esthète absolu, froid, que rien n’atteint et marié à une très belle épouse, mondaine « tout terrain »  si socialement valorisante ? En m’attaquant à cette élite qui reste quand même très fictionnée dans le propos, j’exorcise peut être à bon compte certaines « petites humiliations » vécues telles que je peux les décrire et qui relèvent aujourd’hui d’une banalité affligeante dans le zeitgeist ambiant  

Tu critiques également LinkedIn : pourquoi ?

Autant dans la partie consacrée à Arnaud et cette « élite à la Française », on peut peut être y déceler de la nuance, un arc narratif plus ou moins inspiré avec le style qui lui est propre, et avoir sa propre interprétation, autant je dois avouer que s’agissant de la partie consacrée à Linkedin, j’ai un peu plus sorti l’artillerie lourde non pas pour dénoncer Linkedin, sa vocation, son modèle économique, sa gouvernance des données ou son utilité dans le monde professionnel mais plus pour dénoncer certains détournements qui sont faits et qui conduisent au dévoiement de cette plateforme et dont je reconnais objectivement l’intérêt et l’utilité. Il n’y a rien de plus gonflant que de voir Linkedin devenir une espèce de « pathos » digital avec ses petits psychodrames du quotidien qui s’y jouent en permanence au travers du « clavier de fer » de certains « spécialistes » du social selling, social branding, social gurus, social experts mais qui sont aussi tolérants que des ayatollah. Ainsi, et c’est bien dommage, Linkedin m’a donné ces derniers temps l’impression d’être devenu une espèce de « savane sociale » où les hyènes chassent en meute et viennent déverser leurs tombereaux de leçons ou de vérités sur le « comment être » sur Linkedin. Au début, j’ai pensé que cette dérive quasi idéologique était le fait de vieux « boomers » égarés, aigris ou déclassés tout comme moi, et finalement, et c’est là le plus inquiétant, j’ai également pu constater avec effroi cette curieuse disposition à l’intolérance également chez les plus jeunes. Je continue de penser que Linkedin reste une plateforme qui offre énormément de valeur pour son écosystème, que soit pour les salariés, les institutions ou les marques, mais je regrette juste le détournement qui peut en être fait et cette curieuse schizophrénie à vouloir imposer à tout prix ce devraient être les codes du cool ou ceux du politiquement correct dans des contextes qui ne relèvent hélas plus du contexte professionnel. C’est un peu tout ça que j’ai voulu « clashé » dans mon livre.

Ton essai est juste un cri ? A-t-il une visée quelconque ? A qui s'adresse-t-il ?

J’ai eu l’occasion d’impliquer certaines personnes de mon entourage dans le processus d’écriture en leur communiquant de temps à autre quelques passages du livre afin de recueillir leur avis. Si globalement les retours que je recevais de leur part étaient plutôt très encourageants et confirmaient le charme d’un style très personnel avec ce côté « clown triste », avec la sensibilité de certaines fêlures et ce côté désenchanté , je fus néanmoins rapidement interpellé sur l’absence de toute proposition dans mon propos et mon absence de volonté à formuler la moindre proposition afin de soigner les maux de cette décomposition qui gangrène les organisations, les fonctions, les espaces physiques et qui conduit à cette glaciation du réel. On m’a bien alerter sur les risques de cette impasse à tomber dans le confort de la litanie à dénoncer gratuitement et à bonne distance les maux que je décris, tout comme on m’aura également interpellé sur la question de ma légitimité et la sincérité de mon « combat » alors que je peux peut être apparaître comme le complice aveuglé ou le voyeuriste pervers et planqué d’un système que je semble dénoncer …Le fait est que j’assume pleinement que Bored Out n’est pas un livre de management , un chapelet de leçons  ou un recueil de bonnes pratiques afin de sortir collectivement de l’impasse et qui dans bien des cas , viennent se fracasser contre le mur du réel, la vanité des égos et des agendas personnels. 

Bored out dresse le constat froid et tragique de cet « air du temps » que l’obsession ou la fascination pour l’idéologie nous empêche de voir. Et sinon, beaucoup de réponses à cette question figurent dans le livre ! 

Tu évoques également Tinder et les salles de sport ? Et Me Too ?

Merci pour cette question qui me donne l’occasion de rappeler que Bored Out ne parle pas non plus que du monde de l’entreprise ! évoquer Tinder ou les salles de sport dans ce livre n’a pas simplement consisté  à célébrer le culte de mes performances dans chacun de ces univers mais plutôt à tenter de dépasser les apparences les plus évidentes en mettant en perspective des causalités plus profondes, des paradoxes, entre l’influence des algorithmes en tant que nouvelle modalité de la configuration amoureuse ou la négation d’un corps sexué dans les salles de sport qui finissent par devenir des lieux où l’on cultive l’angoisse de soi. 

En faisant la lecture de Bored Out, on finit peut être par trouver des convergences entre ce phénomène de « déshumanisation » et qui est ce côté obscur du digital que l’on nous invite à ne pas voir, le sentiment de « perte de contrôle » ou celui d’une infernale mécanisation que je décris dans la gestuelle des salles de sport ou dans le regard vide d’un type qui remonte la dalle de la défense sur sa « gyro roue » électrique. Quant à #metoo, bien loin de moi l’intention de m’attaquer à ce sujet explosif et qu’il est de toutes façons structurellement difficile de porter sur la place publique en envisageant un équilibre apaisé des forces afin de traiter ce sujet. En évoquant certaines expériences personnelles sur Tinder, et en les mettant en perspective avec ce que suggère le mouvement #metoo et dont je peux comprendre le combat, l’idée était surtout de démontrer pour le meilleur comme pour le pire, la complexité inhérente aux rapports homme / femme, cette complexité ancrée dans la chair et qui restera en nous et malgré nous, quelque soit la portée des conquêtes sociales, politiques, professionnelles ou artistiques qui seront faîtes par les femmes dans les années à venir.

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