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Le numérique, la tech, l’IA : 50 nuances de productivité

Numérique et productivité font-ils bon ménage  ?

La question pourrait sembler incongrue. L’outil numérique apporte chaque jour la preuve de son utilité dans le monde professionnel comme dans la vie courante. En entreprise, il a été adopté depuis longtemps pour précisément apporter plus de productivité. Mais, alors qu’il s’est massivement imposé dans les usages, il ne va pas sans une certaine fatigue, voire même parfois sans une certaine nostalgie des mœurs analogiques. 

D’un point de vue des économies, la question de la productivité se pose très sérieusement. Car d’après les statistiques de l’administration du pays des big tech, les États-Unis, les gains de productivité générés par le numérique seraient historiquement des plus faibles. 

Numérique et numérasse

L’une des raisons fondamentales de l’adoption  d’une technologie par les entreprises tient aux gains de productivité qu’elle génère. Il en est des outils numériques comme ce le fut  de nombre d’autres innovations dans le passé (comme l’électricité).

L’argument pour le numérique est on ne ne peut mieux exprimé par Slack, solution de collaboration, dont nous reprenons les termes : “Une entreprise moyenne perd plus de 20% de sa productivité en raison de lenteurs organisationnelles (…)Bonne nouvelle : bien menée, la digitalisation implique aussi la simplification et la fluidification des process, pour un gain de temps et de productivité”.

Où l’on note que le numérique est un levier  de productivité à double titre : il améliore non seulement le travail de chaque collaborateur, il est aussi un outil de collaboration. 

La révolution repose sur cette double rupture (optimisation individuelle et optimisation de la collaboration) et fait du numérique l’outil de la productivité par excellence. 

Productivité, efficacité… Oui, mais disons le au passage : la pratique quotidienne suggère une nuance, voire instille une petite dose de doute : L’utilisation du numérique ne va pas parfois sans une certaine fatigue. Le numérique n’empêche pas la numérasse, version électronique de la paperasse. Il crée sa propre inertie, ses propres frictions…  Au point peut-être de limiter les gains de productivité ? 

Le numérique : les gains de productivité les plus faibles de l’histoire 

A l’échelle de l’économie d’une nation (et pas n’importe laquelle : les Etats-Unis), les statistiques officielles ne plaident pas en faveur du numérique.

Mettons les choses en perspective et plaçons nous du point de vue l’histoire des gains de productivité depuis 1945. 

L’économiste Robert J Gordon distingue 5 périodes pour les États-Unis  : 

  • 3,2 % de gains de productivité par an entre 1948 et 1972
  • 1,5 % entre 1973 et 1995
  • 3,3 % entre 1996 et 2004
  • 2,1 % entre 2005 et 2009

et 

  • 1,1 % entre 2010 et 2019

Le constat est donc sans appel  : 

  1. La révolution informatique a certes été suffisamment puissante pour relancer les gains de productivité à 3,3 %, à partir de 1995 (pendant neuf ans seulement)

Mais 

  1. Depuis la révolution numérique, à partir de 2005,  les gains de productivité sont retombés à 1,1 %par an pour la période 2010-19, soit les plus faibles de l'histoire des États-Unis.

Robert J Gordon auteur de The Rise and Fall of American Growth (le titre est tout un programme) est classé parmi les économistes techno-sceptiques. Mais même Erik Brynjolfsson, un chercheur techno-optimiste, bien connu de l’écosystème numérique aux Etats-Unis et ailleurs, reconnaissait, dans un débat qui l’opposait à Gordon au sortir de la crise du Covid, que les gains de productivité aux États-Unis avaient été décevants depuis plus d'une décennie et le seraient encore sans dans la décennie suivante... avant de finalement décoller.

La croissance actuelle très vigoureuse des Etats-Unis semble à première vue lui donner raison, bien plus tôt que lui-même ne semble avoir osé le prévoir.

Productivité captive

Une question se pose aujourd’hui : comment se fait-il que la révolution numérique n’ait pas permis de générer des gains de productivité à très grande échelle, dans tous les domaines de l’économie des Etats-Unis ? 

Une première hypothèse : le numérique permet des gains de productivité mais pas à tout le monde. Il serait beaucoup moins généreux par exemple que l’électricité, qui fut une innovation aux effets démultiplicateurs, capable de générer des gains dans tous les secteurs de l’économie. 

Le développement du numérique réserverait donc les gains de productivité à une partie seulement des entreprises, les entreprises de la tech, celles qui produisent le numérique. On pense bien sûr en premier lieu aux géants, les Alphabet, Meta, Apple, Microsoft, Amazon auquel vient s’ajouter NVIDIA depuis peu. 

Fin mai 2024, Bloomberg constatait que les valeurs boursières réunies de ces six firmes représentaient à elles seules 30 % de l’index S&P 500, contre 26 % en début d’année !

Mais au-delà des géants, avec certes une intensité moindre, il y a les très nombreuses entreprises “digital natives” plus ou moins grandes, dont Slack (acquise en juin 2021 par Salesforce pour 27,7 milliards de dollars) que nous citions. Autant d'entreprises qui ont prospéré avec le développement des usages numériques. Et avec elles le monde des agences, conseils et autres intermédiaires qui propulsent la conversion des leurs entreprises clients au numérique. Tout un vaste secteur qui a créé de l’emploi, redéfini la culture, les rapports humains, les modes de vie. Mais qui a capté pour lui les gains de productivité, sans effet de ruissellement significatif sur le reste du monde économique.

Question de temps ? 

Une autre hypothèse est possible : la diffusion des effets du numérique sur la productivité à l’ensemble de l’économie prend du temps. Cela peut sembler paradoxal quand on sait le rythme d’adoption des outils numériques dans les usages quotidiens. Mais il est vrai que les entreprises et les administrations n’ont pas été aussi rapides que les particuliers à internaliser le numérique. Et il faudra sans doute attendre que la grande transformation des organisations soit achevée, ou en tout cas bien avancée avant de voir les effets en termes de productivité réellement se produire macro-économiquement. 

Cette hypothèse rejoint le point de vue d’Erik Brynjolfsson pour qui l’évolution des gains de productivité est en forme de courbe en J. Si la croissance de la productivité est initialement lente après l’arrivée d'une innovation technologique, elle est suivie quelques années plus tard d'un décollage brutal. L’exemple de l’électricité est éclairant:  après son introduction dans les usines américaines, la productivité a stagné pendant plus de vingt ans. Ce n'est qu'après que les dirigeants ont réinventé leurs lignes de production en utilisant des machines distribuées, une technique rendue possible par l'électricité, que la productivité a fait un bond.

L’intelligence artificielle sera-t-elle la nouvelle électricité ? Décevra-t-elle au contraire autant que le numérique malgré des promesses similaires ? Eléments de réponse dans un prochain article à venir.

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