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Futur du web conferencing : une valse à trois temps

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Près de 40% des français viennent de découvrir la vidéo conférence ... en 2020 … avec le confinement. Oui vous m’avez bien lue. Si cette prise en main subite et forcée s’est avérée complexe pour certains, soyez sûrs qu’après cette phase turbulente de découverte viendra une période d’appropriation moins tactique, plus stratégique, favorisée par un marché en pleine effervescence. Plusieurs axes se dessinent ; à court terme, moyen terme et sur le long-run ; je vous en dévoile les grandes lignes. Spoiler : c’est passionnant.

L’écosystème Zoom se renforce, la concurrence s’active

Toute crise apporte son lot de gagnants et de perdants et s’il en est un qui a su tirer son épingle du jeu, c’est la plateforme Zoom ; plus qu’une tendance, un choix de vie pour le confiné. La zoomisation inattendue du monde est un révélateur sociologique fascinant de notre acculturation digitale en période de pandémie. Car les memes et facéties qui inondent les réseaux sociaux n’ont pas seulement pour mérite de nous redonner le sourire, ils révèlent aussi quelques trous dans la raquette. C’est dans ce contexte dynamique que le marché se structure autour de deux axes forts.  

Premièrement on assiste à un renforcement de Zoom, leader du marché.

  • Cela commence évidemment par la résolution de ses failles de sécurité. Preuve que la firme américaine prend le problème au sérieux, dix features, ni plus ni moins, viennent d’être annoncées pour tenter de pallier au zoom bombing et autres brèches qui ont mis le holà au conte de fée vécu par la marque depuis le début de la crise sanitaire. Et si, dans l’immédiat, la R&D y va piano piano, pas question pour autant de se faire distancer par la concurrence.
  • En effet, on assiste en parallèle au renforcement de la « Zoom App Marketplace Partner » lancée en 2018, consultable ici (déjà 18 pages !) qui entend enrichir l’expérience et les fonctionnalités notamment d’automatisation autour de l’outil.
  • Enfin, et preuve que le phénomène Zoom n’est pas prêt de se faire éclipser, il y a carrément tout un écosystème de start-up qui construisent une activité importante autour de Zoom. Ainsi Grain qui vient de lever 4 millions de dollars pour développer une offre permettant de capturer dans les appels Zoom des contenus sauvegardés et partagés sur différentes plateformes, notamment Twitter, Discord, Notion, Slack et iMessages. Bref, une prise de note intelligente et facile de partage. Citons également Fireflies qui offre des fonctionnalités similaires, Otter, un outil de transcription voice-to-text qui s’intègre directement dans Zoom, ou Stream qui entend faciliter l’organisation d’évènements, notamment payants, sur Zoom.

Ces exemples constituent-ils les premiers d’une longue série ? Difficile à dire, bâtir un service sur un autre quitte à en dépendre est dangereux ; nombreux sont ceux qui ont mordu la poussière avec une démarche similaire. Néanmoins, il y a fort à parier qu’affairé à résoudre ses problèmes de sécurité, Zoom n’a pas intérêt à bloquer d’autres initiatives de ce genre à court terme qui renforcent son écosystème. One battle at a time.

Deuxième axe fort : la concurrence qui s’affaire, particulièrement féroce. Un vrai festival ! Go to meeting, Livestorm, Cisco Webex, Adobe Connect ... les voilà à l’affût ; selon les cas, ils renforcent leurs services, rattrapent leur retard, développent les fonctionnalités pour se distinguer, voire créent un service de toutes pièces. Les annonces s’accumulent et cela va continuer à une vitesse vertigineuse : Google Meet vient d’annoncer des nouvelles fonctionnalités, Skype entend rivaliser avec la fonctionnalité « Meet Now » pour des appels  vidéo sans application, Messenger lance une desktop app pour des appels groupés. Et ainsi de suite.

Exit le mimétisme d'urgence, place aux expériences natives

Mais cette fragmentation, cette atomisation constituent-elles un axe fort pour créer un business lucratif, persistant dans le temps ? Je vous pose la question. Car si ces solutions peuvent se distinguer en adressant des verticales différentes, chacune ayant ses forces, il ne faudrait pas que cette abondance parfois faite de pâles copies de Zoom entraîne un effet pervers : celui d’obstruer l’un des challenges majeurs du marché qui réside dans la création d’expériences numériques natives. Oui, na-ti-ves, une grammaire propre, des codes nécessairement différents qui ne survivront pas à des méthodes de mimétisme, de transposition pure et simple du monde réel. Pour creuser ce sujet, je vous invite à lire ce superbe papier qui explique l’enjeu et les défis de cette nouvelle vie sociolangagière connectée. Technologique mais pas seulement, de la même manière que l’on n’écrit pas sur le web comme pour le print, il va falloir accompagner, former pour garantir des usages plus fluides et optimaux.

Autre remarque pertinente celle d’Anna Mounier co-fondatrice de Smilab, une start-up française qui aide les entreprises à délivrer une expérience client optimale et qui rappelle le livre  Que dites-vous après avoir dit Bonjour ? du Dr Eric Berne aka Mr "Analyse Transactionnelle". Il mentionne 6 957 possibilités d'interagir pour chaque transaction, qui font que nous choisissons d'instaurer une relation agréable (ou pas), et cela, sans être confinés.

On imagine bien qu'en apparaissant au format timbre-poste sur l'écran de son interlocuteur, il risque fort d'y avoir un écart entre ce qui est compris et l'intention. D’autant qu’il y a plusieurs besoins : d’une part ceux liés à la réunion physique telle qu’on la connaît, mais aussi des besoins collaboratifs avec nos collègues, clients, partenaires qui ne peuvent plus être adressés de la même façon. Et c’est bien ces usages qui sont les plus en souffrance actuellement.

Concrètement les lignes s’esquissent de deux façons :

La phase dite de test and learn se manifeste par des processus ô combien fascinants d’hybridation. De nombreux early-adopters font fi des limites d’une plateforme pour essayer, selon les cas, d’innover, de maximiser ou tout simplement de personnaliser l’usage. Cette pratique n’est pas nouvelle, que l’on peut qualifier de hacking ou de détournement, phénomène particulièrement fertile en période de crise où la créativité prend une nouvelle dimension. Je vous invite à consulter le compte twitter de Brian Fanzo, l’un de ces early adopters, pour saisir l’ampleur de ce processus d’expérimentation. Ici : son appropriation de l’outil prezzi vidéo. Selon lui, il faut dépasser l’usage d’une plateforme, voir les synergies possibles. Car il y a un point également à souligner : nous risquons de sombrer dans une « Zoom fatigue », il faut en avoir conscience et anticiper tout burn-out. Cela passe, vous l’aurez compris, par de la formation et un accompagnement des usages. Le b.a-ba

Deuxième piste : la création de services qui s’adaptent à l’online by design, c’est-à-dire réfléchis pour et non transposés pour. Vous saisissez cette nuance fondamentale ? Il s’agit bien de tirer parti des forces et faiblesses de ce nouveau modus vivendi online. Quelques exemples pour illustrer ce point :

  • Pragli, sorte de Bitmoji de l'entreprise entend inscrire le web conferencing dans un cadre plus vaste de bureau virtuel. Grâce à des avatars, vous savez ce que font vos collègues, en train de se reposer, indisponibles, déjà pris par un meeting et ainsi de suite. Quand enfin ils sont disponibles, hop, vous pouvez les appeler en visio de manière spontanée. Dans un entretien pour le média américain Techcrunch, le co-fondateur Doug Safreno explicite sa vision : « Ce que Slack a fait pour le courrier électronique, nous voulons le faire pour la vidéoconférence », et de préciser : « La vidéoconférence traditionnelle est exclusive par conception, alors que Pragli est inclusive. Tout comme dans un bureau, vous pouvez voir qui parle à qui ».
  • Recréer un outil de travail d'équipe spontané, telle est également la vision de Slashtalk dont la baseline du service actuellement en alpha est « d’aider les équipes à collaborer plus rapidement en connectant les conversations du travail avec le travail », autrement dit, un outil anti-réunion pour des conversations rapides et décentralisées, car les fondateurs sont persuadés que la plupart des réunions peuvent être éliminées si les bonnes personnes sont connectées au bon moment pour discuter des bons sujets, aussi longtemps que nécessaire.
  • Dans la même mouvance, un autre service particulièrement intéressant, toujours dans les cartons mais qui progressivement s’ouvre aux bêta testeurs : Around (classé solution du jour le 21 mars dernier grâce à plus de 2000 votes de contributeurs sur la plateforme Product Hunt) s’inscrit dans l’ambitieuse démarche d’une nouvelle ère du travail perçu comme une démarche collaborative débarrassée des inconvénients des solutions actuelles. Exemple : leur IA est capable de reconnaître tous les bruits courants et applique un filtrage pour les supprimer, tout en donnant la priorité à la voix humaine. Terminé le bruit de la machine à laver, des aboiements etc. Plus besoin non plus de background, l’IA se concentre sur le visage à travers des bulles flottantes autour de son environnement de travail. Une app à installer ? Du tout. Un lien, rapide pour une utilisation fluide. Bref, une nouvelle dynamique.

A terme :  Silicon Valley + Hollywood … et les métaverses

Projetons-nous un peu plus dans le futur. A quoi ressemblera le web-conferencing à plus long terme ? Là aussi, plusieurs pistes ...

  • Je vous invite à lire cet article paru sur le blog de Yale en 2018. Scott Wharton, VP et directeur général de Logitech, y livre une vision particulièrement intéressante. Il explique que si aujourd'hui, la visioconférence est presque aussi bonne que la rencontre en face-à-face, elle n'est pas encore aussi bonne. Le défi ? Utiliser la technologie pour que le fait d’être à distance soit meilleur que d'être là en personne. La solution d’après lui ? Plusieurs caméras. Des réalisateurs. Des idées.

Cette vision, il la développe comme un manifeste : «  Imaginez si chaque vidéoconférence vous faisait vivre une expérience à la Steven Spielberg ? La vidéo va devenir plus intelligente. Elle va réunir  Silicon Valley et Hollywood. Steven Spielberg sait exactement où placer les caméras et quand passer de l'une à l'autre. Maintenant, mettez cela dans un logiciel. Les caméras ont été stupides et coûteuses. Elles deviennent plus intelligentes et moins chères, il sera donc très possible d'en avoir plusieurs dans une seule pièce. » Il dit par ailleurs travailler sur une technologie permettant à la vision par ordinateur et à l'IA de cadrer automatiquement la prise de vue. Même si vous avez 20 personnes dans une pièce, tout comme les humains sont assez intelligents pour savoir où se trouve l'action, l'IA peut décider de choisir la personne qui se lève et se dirige vers le tableau blanc. La technologie de vision par ordinateur permettra également d’obtenir de précieuses données et statistiques sur le déroulement de la réunion. Les personnes étaient-elles attentives ? Heureuses ? Comment le public a-t-il réagi face à l’intervention ? Comprenez bien l’ambition : il ne s’agit pas que la vidéo soit presque aussi bonne que si vous étiez là ; il s’agit qu'elle soit meilleure.

  • Citons également la piste des métaverses, ces mondes digitaux en ligne qui se multiplient. Une habile mise en abyme via des jeux, des évènements virtuels ou l’on mêle réalité augmentée et réalité virtuelle pour une expérience d’un nouveau genre. Ces expériences existent déjà. Elles ne sont pas nouvelles. La vidéo conférence constitue une brique parmi d’autres dans un parcours omnicanal fascinant qui est en train de se dessiner. Allez regarder le compte twitter de la Blockdown Conférence qui se targue d’avoir livré un des premiers mondes virtuels en 3D.

Une approche également adoptée par l’event Laval Virtual consacré aux technologies de l’AR et de la VR. Si, pour l’heure, les couacs peuvent encore subvenir, l’expérience est amenée à se fluidifier et à gagner en maturité. Assurément.

Dans ces deux cas, il est intéressant, comme je le soulignais précédemment, de constater que l’expérience ne se vit pas uniquement via de la vidéo conférence. Le système d’hybridation permet également de contourner la fatigue liée à l’utilisation d’un seul medium, l’audio par exemple mais aussi des formats plus collaboratifs autour du mind-mapping et des tchats vocaux. Et ce n’est qu’un début.

N’oublions pas cependant que tout ne vivra pas uniquement dans ces sphères en ligne. Comme l’expliquait à juste titre Stéphanie Berthou fondatrice de Sesame Events dans un échange sur LinkedIn : « Le web conférence n’est qu’une solution et ne doit pas être la seule proposition pour permettre les échanges. Les rencontres et les réunions en présentiel dans un écrin accueillant « neutre » favorisant la convivialité, les langages non verbaux, les apartés... ». L’avenir reste et restera phygital en dépit de cette phase mondialisée de confinement que nous traversons. 

Fascinant ? Passionnant ? Inspirant ? Intimidant ? Tout cela à la fois et bien plus encore. Je lisais récemment un article qui évoquait la soft skill du moment : l’ambidextérité pandémique, autrement dit la capacité à survivre dans le chaos actuel, à adopter des usages de façon presque primitive pour survivre tout en se projetant dans un futur différent. C’était tout l’objet de cet article. J’espère que je vous ai livré à travers cette analyse personnelle qui n’engage que moi, les grandes lignes de ce monde qui se dessine mais qui reste encore en grande partie à écrire. Ce monde, à n’en pas douter, offre de nombreuses opportunités ; à vous de les saisir. 

Marie Dollé

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